Bassin Adour-Garonne
Interview Philippe MAUGUIN, Président de l'INRAE
#146
Philippe Mauguin répond à nos questions dans les allées du salon international de l'agriculture, à l'occasion du renouvellement du partenariat entre l'INRAE et l'agence de l'eau.
L’Agence et l’INRAE viennent de renouveler leur partenariat jusqu’en 2030. Quels en sont les grands principes et comment cet accord s’intègre-t-il dans la stratégie INRAE ?
Nous venons de signer au Salon de l’Agriculture un accord cadre qui marque une étape importante dans la coopération entre INRAE et l’agence de l’eau. Il intervient à un moment stratégique pour nos deux établissements alors que l’Agence lance un nouveau programme d’intervention et INRAE déploie sa stratégie à horizon 2030.
Cet accord doit permettre d’accélérer les recherches et les innovations au service des transitions, en particulier dans le secteur agricole, fortement concerné par les enjeux liés à l’eau.
INRAE a récemment révisé ses priorités stratégiques et parmi nos nouvelles priorités, nous avons lancé 15 défis “Recherche & Innovation” à l’interface des enjeux scientifiques et sociétaux. L’un de ces défis est consacré au pilotage de l’eau sous contrainte climatique pour l’agriculture.
Nous avons également renforcé notre mission d’éclairage et d’appui aux politiques publiques, en mobilisant nos chercheurs aux échelles nationale, internationale et territoriale. Notre partenariat avec l’Agence de l’Eau est donc pleinement cohérent avec nos ambitions.
Notre première convention entre 2022 et 2024 a permis de structurer notre collaboration, de mieux coordonner nos équipes et de soutenir plusieurs projets importants, notamment sur l’évaluation des pratiques agroécologiques sur la gestion des flux et la qualité de la ressource en eau, l’étude du fonctionnement écologique de l’estuaire de la Gironde et des lacs du littoral, ou la préservation de l’esturgeon.
Ce renouvellement vise à mobiliser davantage d’unités de recherche et à intensifier la dynamique sur les territoires.
Quelles solutions explorez-vous pour répondre aux défis liés à l’eau pour l’agriculture ?
L’agriculture dépend fortement de l’eau, notamment pour l’irrigation. Dans plusieurs territoires, en particulier dans le Sud-Ouest et en Occitanie, les tensions sur la ressource sont déjà marquées. Au niveau national, l’irrigation représente 58% de la consommation d’ eau en France.
Les projections climatiques à horizon 2100, issues du projet Explore2 que nous avons coordonné avec l’OIEau (Office International de l’Eau) montrent que ces tensions vont s’accentuer. Il est donc indispensable d’anticiper dès aujourd’hui pour maintenir une agriculture productive tout en réduisant la pression sur la ressource.
Il n’existe pas de solution unique, mais une combinaison de leviers complémentaires dont
- La couverture des sols et couverts végétaux pour limiter l’évaporation.
- La diversification et l’allongement des rotations culturales.
- L’agroforesterie et l’ombrage des parcelles.
- L’amélioration variétale : nous développons des recherches en génétique végétale afin de sélectionner, par exemple, des variétés de tournesol moins consommatrices en eau. Ces travaux s’appuient notamment sur des technologies de phénotypage à haut débit et à Toulouse, nos équipes figurent parmi les meilleures au monde dans ce domaine.
- Cela peut passer aussi par l’introduction de nouvelles cultures plus adaptées, comme le Sorgho qui est en cours de test dans le grand Sud-Ouest.
- Quand on cultive des mélanges d’espèces, on peut avoir aussi une meilleure gestion de l'eau. Pour la même quantité d'eau utilisée, on aura une production de biomasse plus importante.
- Je n’oublie pas toutes les recherches sur le pilotage de précision de l’irrigation grâce aux capteurs et aux outils d’aide à la décision dont l’exploitation des données satellitaires pour anticiper le climat et ses conséquences sur l’eau.
Avec la mobilisation de ces leviers, nous pensons pouvoir réaliser des gains significatifs, pouvant dépasser 30 % d’économies.
En résumé, si l’on combine l’anticipation, un pilotage de l’irrigation de précision, des systèmes agricoles avec des rotations bien adaptées à des climats plus secs, de nouvelles cultures et l’installation de couverts sur les sols, nous avons les moyens de préparer des agricultures multi-performantes dans le grand Sud-Ouest, dans les 20 ou 30 prochaines années.
Ces solutions sont prometteuses, mais comment les testez-vous concrètement sur le terrain ?
C’est en partie ce qui rend ce partenariat est fondamental.
Dans le cadre du précédent accord avec l’agence de l’eau, le projet BAG’AGES a permis d’évaluer concrètement les effets des pratiques agroécologiques sur l’eau et les milieux aquatiques. Mais cette évaluation n’a pas concerné seulement l’Agence et INRAE. Près de 60 exploitations du bassin se sont engagées dans la démarche, en testant différentes combinaisons de pratiques agroécologiques. Les résultats ont démontré qu’il est possible d’adopter ces systèmes tout en maintenant des performances agronomiques et économiques satisfaisantes.
Les exploitations participantes ont notamment observé une amélioration de 10 à 15 % de la rétention en eau des sols. Par ailleurs, les mesures réalisées indiquent que les capacités d’infiltration de l’eau peuvent être deux à cinq fois supérieures dans les systèmes agroécologiques par rapport aux systèmes conventionnels.
Cette dynamique se poursuit et s’amplifie dans le cadre du nouvel accord-cadre avec le lancement du programme BAGHEERA (2025-2029). Ce successeur de BAG’AGES doit permettre d’approfondir les connaissances sur les performances agronomiques, économiques, environnementales et sociales des systèmes de culture intégrant l’agroécologie.
Le programme concernera 17 sites expérimentaux répartis sur le bassin Adour-Garonne.
Car nous ne convaincrons les agriculteurs d’adapter leurs modèles que si nous sommes capables d’apporter des preuves concrètes que ces systèmes fonctionnent au niveau agronomique, technique et économique
Pour finir de convaincre, il faudra que l’on soit en mesure de parler des résultats combinés si l’on parvient à intégrer les résultats de tous ces leviers.
Quel rôle joue la recherche dans les débats sur le partage de l’eau ?
La recherche joue un rôle essentiel d’expertise et d’éclairage des politiques publiques, y compris sur des sujets sensibles comme le partage de l’eau à l’échelle du bassin.
Nos chercheurs sont pleinement engagés au sein des instances de gouvernance de l’Agence de l’eau et d’autres opérateurs environnementaux de l’État. Le Conseil scientifique du comité de bassin ; où siègent des chercheurs INRAE, contribue à rapprocher la science et la société, en apportant une compréhension des comportements, des dynamiques sociales et des enjeux économiques et culturels à l’œuvre entre usagers.
Nous développons également des outils de simulation participatifs à l’échelle des bassins versants. Ces dispositifs permettent aux agriculteurs, aux collectivités, aux entreprises et aux gestionnaires de tester différents scénarios sur l’évolution du climat, l’adaptation des systèmes de culture, le développement de nouvelles productions… et d’en mesurer les impacts sur la ressource en eau.